L’Église apostolique
Entre la Résurrection du Christ et la mort du dernier des apôtres s’étend le premier âge de l’Église, celui que l’on nomme apostolique. En moins de trois générations, un petit groupe de disciples juifs rassemblés à Jérusalem devient une communauté répandue dans les grandes villes de l’Empire, distincte d’Israël, ouverte à tous les peuples, dotée d’une foi, de chefs et de rites qui la structurent. Ce que fut cette Église naissante, comment elle est née, comment elle a vécu, comment elle a franchi ses frontières, c’est le livre des Actes des Apôtres qui le raconte.
Née de la Pâque et de la Pentecôte
L’Église tient son commencement de la Pâque du Christ, non d’elle-même. Le Ressuscité, avant de monter au ciel, rassemble les siens et leur promet la force d’en haut. Cinquante jours après Pâques, à la fête juive de la Pentecôte, cette promesse s’accomplit : l’Esprit Saint descend sur les disciples réunis, qui se mettent à parler en d’autres langues. Des Juifs venus de tout l’Orient, chacun de sa région, les entendent proclamer les merveilles de Dieu dans sa propre langue. À Babel, jadis, l’orgueil des hommes avait confondu les langues et dispersé les peuples ; à la Pentecôte, l’Esprit fait l’inverse : il rassemble les peuples séparés en leur faisant entendre un seul message. Ce jour-là, Pierre se lève et proclame ouvertement que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que l’on avait crucifié. Trois mille personnes reçoivent le baptême. L’Église est en marche.
Dans l’attente, les Onze demeurent unis dans la prière, et l’Écriture nomme au milieu d’eux la Mère du Seigneur : ils étaient assidus à la prière, « avec quelques femmes, avec Marie mère de Jésus » Actes 1:14. La Mère du Christ est là au premier jour de l’Église, comme elle l’avait été à sa naissance.
Le collège des Douze
Au cœur de cette communauté se tiennent les Douze, que Jésus avait choisis et formés durant sa vie publique pour être les témoins de sa résurrection et le fondement de son Église. Leur nombre a un sens : comme les douze tribus d’Israël, ils signifient que l’Église est le peuple de Dieu rassemblé à nouveau. La trahison de Judas ayant laissé une place vide, les apôtres la comblent aussitôt en désignant Matthias, car le collège devait rester entier. Parmi eux, Pierre tient le premier rang : le Christ avait fait de lui le roc sur lequel il bâtirait son Église, celle que les portes de la mort ne pourraient vaincre. Dès les premières pages des Actes, c’est Pierre qui parle au nom de tous, qui préside et qui tranche : il exerce déjà la charge que l’Église reconnaîtra à l’évêque de Rome, son successeur.
La vie de la première communauté
La foi des premiers chrétiens se traduit aussitôt en une manière de vivre. Les Actes en retiennent quatre traits, qui dessinent le visage de l’Église pour toujours : les fidèles étaient assidus à l’enseignement des apôtres, à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. L’enseignement des apôtres, c’est la foi reçue du Christ et transmise fidèlement, ce que l’on appellera la Tradition. La fraction du pain, c’est l’eucharistie, le repas où le Seigneur se donne sous le pain et le vin, comme il l’avait commandé la veille de sa mort. Les prières et la communion fraternelle faisaient de la multitude un seul corps : les croyants n’avaient qu’un cœur et qu’une âme, mettaient tout en commun, et les plus riches vendaient leurs biens pour que nul ne fût dans le besoin. Cette charité, avant tout discours, rendait la foi visible.
Ces croyants se rassemblaient « le premier jour de la semaine », le jour où le Christ était ressuscité, pour rompre le pain : « Le premier jour de la semaine, nous étions réunis pour rompre le pain. » Actes 20:7 Ce jour, distinct du sabbat, ils l’appelèrent le jour du Seigneur (Apocalypse 1:10) ; c’est l’origine du dimanche chrétien, la marque qui distingua tôt l’assemblée de l’Église de celle de la synagogue.
Les premiers témoins du sang
La nouveauté chrétienne se heurte vite aux autorités de Jérusalem, qui somment les apôtres de se taire ; mais Pierre et les siens répondent qu’il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Le premier à payer ce refus de sa vie est Étienne, l’un des sept hommes établis pour le service des tables et le soin des pauvres, les premiers diacres. Accusé de blasphème, il est lapidé, priant pour ses bourreaux comme son Maître l’avait fait sur la croix ; un jeune pharisien nommé Saul garde les vêtements des meurtriers, celui-là même qui deviendra Paul. Peu après, le roi Hérode fait décapiter l’apôtre Jacques, frère de Jean. Ces premiers martyrs ouvrent la longue lignée de ceux qui rendront au Christ le témoignage du sang. La persécution disperse les fidèles hors de Jérusalem, et partout où ils passent, ils annoncent l’Évangile : la violence, loin d’éteindre la foi, la répand.
De Jérusalem aux nations
Jusque-là, l’Évangile n’avait été porté qu’à des Juifs. Le pas décisif fut d’y admettre les païens. Dieu le montre à Pierre par une vision, puis le conduit chez un officier romain, Corneille : pendant que Pierre parle, l’Esprit Saint descend sur ces païens comme il était descendu sur les apôtres, et Pierre les baptise, comprenant que Dieu ne fait pas de différence entre les hommes. À Antioche de Syrie, beaucoup de Grecs se convertissent, et c’est là que les disciples reçoivent pour la première fois le nom de chrétiens. De cette ville part Saul, devenu Paul, appelé par le Christ à porter son nom aux nations, et dont les voyages et les lettres bâtiront des Églises dans tout le monde grec. L’entrée des païens posa une question grave, qui allait décider de l’avenir de l’Église.
Le concile de Jérusalem
Une controverse divisait les fidèles : pour certains, les païens convertis devaient d’abord devenir juifs, recevoir la circoncision et observer la loi de Moïse, sans quoi ils ne pouvaient être sauvés ; d’autres le niaient. Vers l’an 50, pour trancher, les apôtres et les anciens se réunissent à Jérusalem, débattent, écoutent Pierre et Paul rapporter ce que Dieu a fait chez les païens. Jacques, le frère du Seigneur, qui présidait l’Église de Jérusalem, prononça la sentence qui rallia l’assemblée : on n’imposerait pas la Loi aux païens convertis. Le verdict commun s’ouvre par une formule qui deviendra le modèle de tous les conciles : « L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé de ne pas vous imposer d’autre fardeau que ces exigences inévitables. » Actes 15:28 Les païens qui croient au Christ n’ont pas à porter le joug de la Loi : ils sont sauvés par la grâce, non par les œuvres de la Loi. Cette assemblée est le premier concile. Elle fixe la manière dont l’Église réglera désormais ses plus graves questions : en réunissant ses pasteurs pour chercher ensemble, dans l’Esprit, ce qui est juste. Tous les grands conciles des siècles suivants, de Nicée jusqu’à nos jours, ne feront que reprendre ce geste.
L’héritage des apôtres
Les apôtres moururent l’un après l’autre, la plupart en martyrs. Pierre et Paul scellèrent leur témoignage à Rome, mis à mort sous Néron vers l’an 64. En l’an 70, les armées romaines détruisirent Jérusalem et son Temple : le culte de l’ancienne Alliance prenait fin, et l’Église, désormais séparée du judaïsme, apparut seule héritière des promesses. À la fin du premier siècle, le dernier des Douze, Jean, s’éteignit à son tour, et avec lui s’acheva l’âge apostolique. Mais les apôtres ne laissaient pas l’Église orpheline. Ils lui laissaient d’abord les écrits de la Nouvelle Alliance, les évangiles et les lettres où leur prédication est gardée. Ils lui laissaient surtout des successeurs : en leur imposant les mains, ils avaient établi dans chaque Église des évêques chargés de garder la foi reçue et de la transmettre intacte. Ainsi la foi passe des apôtres aux évêques, de génération en génération, sans rupture : c’est ce que l’on nomme la succession apostolique. L’Église des origines n’est pas un âge d’or perdu derrière nous, mais la racine vivante d’où toute l’histoire chrétienne est sortie. Le Corps du Christ, animé par son Esprit, y a reçu sa forme durable et poursuit dans le monde la mission reçue de son Seigneur.
Ces évêques étaient entourés d’un clergé : dès que l’Évangile gagnait une ville, les apôtres y établissaient des anciens, ou presbytres, pour conduire la communauté, et des diacres, institués dès Jérusalem pour le service des pauvres. Évêques, prêtres et diacres : le ministère à trois degrés que l’Église connaît toujours reçoit ici sa forme.