L’amour
Un même mot dit qu’on aime un plat, un ami, un pays, un enfant, et celui à qui l’on donne sa vie. « Amour » recouvre des réalités si diverses qu’on peut douter qu’elles aient rien en commun. Elles l’ont pourtant, et le trouver, c’est atteindre ce qu’est aimer. La réponse tient en peu de mots : aimer, c’est vouloir un bien. Les formes de l’amour, sa différence d’avec le sentiment, sa source en Dieu, tout se déploie à partir de là.
Un mot pour plusieurs réalités
Le français n’a qu’un mot là où d’autres langues en distinguent plusieurs, et le grec du Nouveau Testament en connaît quatre, que nommer éclaire déjà ce qu’on cherche. Il y a l’attirance du désir, qui veut posséder ce qui attire, erōs (ἔρως) ; l’amitié, ce lien choisi entre deux personnes qui se veulent du bien, philia (φιλία) ; la tendresse qui unit les proches, celle d’une mère pour son enfant, storgē (στοργή) ; et l’amour de pur don, agapē (ἀγάπη), qui se porte vers l’autre pour lui-même, sans rien attendre en retour. C’est le mot que le Nouveau Testament retient pour l’amour de Dieu et pour celui qu’il demande, le plus haut de tous, parce qu’il donne sans chercher son propre bien. Ces amours vont par degrés, du désir qui cherche à prendre jusqu’au don qui se donne.
Aimer, c’est vouloir un bien
Sous ces formes court un même mouvement : l’amour est un élan vers un bien. On aime ce qu’on tient pour bon, et même celui qui aime mal poursuit un bien, réel ou apparent. Aimer une chose, c’est la vouloir pour le bien qu’elle nous apporte ; aimer une personne, c’est vouloir son bien à elle. Dans les deux cas, la volonté se porte vers un bien et s’y attache. L’amour commence donc toujours par une rencontre : quelque chose de bon se présente, et le cœur se tourne vers lui.
Deux façons d’aimer
Une distinction commande tout le reste. On peut aimer une chose pour le bien qu’elle nous procure : j’aime ce fruit, cette musique, ce lieu, parce qu’ils me font du bien : je les aime pour moi. On peut aussi aimer quelqu’un pour lui-même, en voulant son bien à lui : ainsi l’amitié véritable, l’amour d’une mère, celui qui donne sans rien attendre. Ce second amour sort de soi et se tient dans l’autre ; c’est lui qui mérite pleinement le nom d’amour. Et parce qu’il veut le bien de l’autre, il veut son vrai bien, ce qui le fait grandir, plutôt que ce qui lui plaît sur le moment.
Plus qu’un sentiment
L’amour a bien un versant sensible, fait d’émotion, d’élan du cœur, de trouble devant la présence de l’aimé ; c’est une forme réelle de l’amour. Les sentiments, pourtant, vont et viennent, ils dépendent de l’humeur, de la fatigue, du jour ; un amour qui ne tiendrait qu’à eux s’éteindrait avec eux. Sa racine est plus profonde : un acte de la volonté, le choix de vouloir le bien de l’autre, qui demeure quand l’émotion faiblit et se prouve dans les actes plus que dans les élans.
L’amour tend à l’union
Aimer, c’est vouloir être avec ce qu’on aime. L’amour rapproche, cherche la présence, souffre de l’absence, et tend à l’union jusqu’à vouloir ne faire qu’un avec l’aimé : « Mets-moi comme un sceau sur ton cœur ; car l’amour est fort comme la mort, les grandes eaux ne peuvent l’éteindre ni les fleuves l’emporter. » Cantique des cantiques 8:6-7 Plus l’amour est haut, plus l’union qu’il cherche est profonde.
Dieu est amour
Tout amour créé vient d’un amour premier. Les choses bonnes que nous aimons, nous ne les avons pas faites bonnes : elles le sont parce qu’un autre les a voulues telles. Au commencement de tout amour, il y a donc un amour qui n’a pas commencé, celui de Dieu, et l’Écriture le nomme par l’amour même : « Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour. » 1 Jean 4:8 Dieu ne possède pas l’amour comme un bien parmi d’autres : il est amour, de toute éternité, dans l’échange des trois personnes divines. Et l’amour que nous portons est une part reçue du sien, versée en nous : « L’amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » Romains 5:5
Le sommet : se donner
Vouloir le bien de quelqu’un conduit à se donner à lui : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » Jean 15:13 Le Christ ne l’a pas seulement dit, il l’a fait, en mourant pour ceux qu’il aimait ; Dieu l’avait montré le premier : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique. » Jean 3:16 Cet amour de pur don dépasse les forces de l’homme laissé à lui-même ; Dieu le répand dans le cœur. C’est la charité, l’agapē que nomme le Nouveau Testament : l’amour même de Dieu partagé à l’homme, qui le rend capable d’aimer Dieu pour lui-même et le prochain comme Dieu l’aime.