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Juin 2026
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L'âge des martyrs

Pendant près de trois siècles, de Néron jusqu'à l'année 313, le christianisme fut une religion interdite, et rester chrétien pouvait conduire à la mort. La persécution ne pesa pas partout ni toujours, mais elle pouvait surgir à tout moment, et elle revint par vagues de plus en plus larges. De cette épreuve l'Église sortit non pas brisée, mais grandie, portant désormais au cœur de sa mémoire ceux qui avaient préféré mourir que renier : les martyrs.

Une religion hors la loi

Rome n'était pas hostile aux religions : elle en accueillait des dizaines, pourvu qu'elles s'ajoutent au culte des dieux de la cité et de l'empereur, garant de l'ordre du monde. Cette religion publique était l'affaire de tous, et l'on jugeait qu'en négliger les rites attirait la colère des dieux sur l'Empire entier. Le judaïsme, antique et reconnu, en était dispensé par une tolérance particulière. Le christianisme, lui, n'avait pas ce privilège : religion nouvelle, sortie du judaïsme mais distincte de lui, il n'offrait l'adoration qu'au seul vrai Dieu et refusait l'encens aux idoles et à l'empereur. Ce refus, simple acte de fidélité pour les chrétiens, était pour Rome de l'athéisme et une trahison. Le Christ avait averti les siens que le monde les traiterait comme lui. « S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi. » Jean 15:20

Les calomnies

Au mépris officiel s'ajoutait la haine populaire, nourrie de rumeurs. On accusait les chrétiens d'athéisme, parce qu'ils n'avaient ni temples ni statues. On les disait anthropophages, parce qu'ils parlaient de manger le corps et de boire le sang de leur Seigneur, sans rien savoir de l'eucharistie. On les soupçonnait d'unions incestueuses, parce qu'ils se nommaient frères et sœurs et tenaient des repas d'amour. On les tenait pour ennemis du genre humain, eux qui fuyaient les fêtes, les jeux et les honneurs publics. Et quand survenaient la peste, la famine ou la défaite, la foule criait que les dieux se vengeaient de cette impiété : « Les chrétiens aux lions ! » Porter ce nom suffisait à condamner.

Devant le juge

On ne traquait pas, d'ordinaire, les chrétiens ; mais une dénonciation suffisait à les faire arrêter. Devant le magistrat, l'épreuve était simple : offrir quelques grains d'encens devant l'image de l'empereur et maudire le Christ. Qui acceptait était relâché ; qui refusait était torturé, puis livré aux bêtes, au feu ou au glaive. L'empereur Trajan avait fixé la règle un siècle après le Christ : ne pas rechercher les chrétiens, mais punir ceux qui, dénoncés, persistaient, et ne tenir aucun compte des accusations anonymes. Plus tard, sous les grandes persécutions, on exigea de chacun un certificat prouvant qu'il avait sacrifié. Tout se jouait en un instant, dans le choix de confesser ou de renier.

Les grandes vagues

La première persécution éclata sous Néron, en 64 : après l'incendie de Rome, dont la rumeur l'accusait lui-même, l'empereur en rejeta la faute sur les chrétiens et les fit périr dans des supplices atroces, crucifiés ou brûlés comme des torches vivantes. C'est à Rome, sous Néron, que Pierre et Paul donnèrent leur vie. Les persécutions suivantes restèrent d'abord locales : sous Trajan, l'évêque Ignace d'Antioche fut conduit à Rome et livré aux bêtes ; sous Marc Aurèle, vers 177, les chrétiens de Lyon furent suppliciés, parmi eux l'esclave Blandine, tandis que le philosophe Justin était décapité à Rome et le vieil évêque Polycarpe brûlé à Smyrne ; sous Septime Sévère périrent à Carthage les jeunes femmes Perpétue et Félicité. Puis vinrent les persécutions générales, ordonnées pour tout l'Empire : sous Dèce, en 250, qui le premier voulut contraindre tous les sujets à sacrifier ; sous Valérien, qui frappa d'abord les évêques et les prêtres, faisant mourir Cyprien de Carthage et le diacre Laurent à Rome. La dernière, la plus longue et la plus dure, fut celle de Dioclétien, à partir de 303 : on rasa les églises, on brûla les Écritures, on emprisonna le clergé, et des milliers de fidèles, en Orient surtout, furent mis à mort, parmi lesquels l'Église garde les noms d'Agnès et de Sébastien. À qui tiendrait jusqu'au bout, le Christ avait promis le salut. « Vous serez haïs de tous à cause de mon nom ; mais celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. » Matthieu 10:22

Le sens du martyre

Le mot « martyr » vient du grec martys (μάρτυς), le témoin. Le martyr rend au Christ le témoignage le plus entier : il aime mieux perdre la vie que le renier, et donne ainsi de l'amour de Dieu une preuve que rien ne surpasse. Sa mort le configure à celle du Christ, dont il partage la croix pour partager la victoire. L'Église l'a toujours tenue pour un baptême dans le sang : celui qui meurt pour le Christ sans avoir reçu le baptême d'eau est lavé de tout péché et entre aussitôt au ciel. Les actes des martyrs, ces récits de leur procès et de leur mort, les montrent souvent paisibles, parfois joyeux devant le supplice, car cette force ne vient pas d'eux, mais de la grâce. « Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. » Apocalypse 2:10

Le culte des martyrs

Dès les origines, l'Église entoura ses martyrs d'un honneur particulier. On recueillait leurs restes comme un trésor, on notait le jour de leur mort, qu'on appelait leur naissance au ciel, et l'on se rassemblait chaque année sur leur tombe pour y célébrer l'eucharistie. De là viennent les catacombes, ces galeries souterraines où reposaient les défunts, et l'usage, demeuré jusqu'à nous, de sceller des reliques de saints dans la pierre de l'autel. Le martyr étant uni au sacrifice du Christ, on offrait le sacrifice sur son corps. « Je vis sous l'autel les âmes de ceux qui avaient été immolés à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu'ils avaient rendu. » Apocalypse 6:9

La question des lapsi

Toutes les persécutions n'ont pas fait que des martyrs. Beaucoup, par peur, sacrifièrent aux dieux ou achetèrent un faux certificat : on les appela les lapsi, les tombés. La paix revenue, beaucoup demandaient à rentrer dans l'Église, et l'on se divisa sur leur sort. Des rigoristes voulaient les exclure pour toujours. L'Église choisit la miséricorde : après un temps de pénitence, le pécheur repenti était réconcilié, car aucune faute ne dépasse le pardon de Dieu pour qui se convertit. Cette crise affermit la pratique de la pénitence et l'idée que l'Église, sainte, porte pourtant en son sein des pécheurs appelés à se relever.

La paix de l'Église

Au début du quatrième siècle, l'Empire renonça au combat. En 311, l'empereur Galère, mourant, accorda aux chrétiens la liberté de leur culte ; en 313, après sa victoire, Constantin la confirma et l'étendit par l'édit de Milan, qui rendit au christianisme une pleine liberté. L'âge des martyrs prenait fin. Mais le sang versé n'avait pas éteint la foi : il l'avait répandue. La foule venue voir mourir des condamnés attendait des cris et des reniements ; elle voyait des hommes et des femmes affronter le supplice avec paix, parfois en pardonnant à leurs bourreaux, et tenir jusqu'au bout pour un crucifié. Une telle constance passait les forces de l'homme. Beaucoup repartaient ébranlés par ce qu'ils avaient vu ; ils s'interrogeaient, cherchaient à connaître cette foi, s'approchaient des chrétiens pour s'en instruire, et nombre d'entre eux finissaient par demander le baptême. Selon le mot de Tertullien, le sang des martyrs est une semence de chrétiens. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. » Jean 12:24 L'Église sortit de ces trois siècles affermie, et elle n'oublia jamais ceux qui l'avaient scellée de leur sang.