L’âge des martyrs
Pendant près de trois siècles, de Néron jusqu’à l’année 313, le christianisme fut une religion interdite, et rester chrétien pouvait conduire à la mort. La persécution ne pesa pas partout ni toujours, mais elle pouvait surgir à tout moment, et elle revint par vagues de plus en plus larges. De cette épreuve l’Église sortit non pas brisée, mais grandie, portant désormais au cœur de sa mémoire ceux qui avaient préféré mourir que renier : les martyrs.
Une religion hors la loi
Rome n’était pas hostile aux religions : elle en accueillait des dizaines, pourvu qu’elles s’ajoutent au culte des dieux de la cité et de l’empereur, garant de l’ordre du monde. Cette religion publique était l’affaire de tous, et l’on jugeait qu’en négliger les rites attirait la colère des dieux sur l’Empire entier. Le judaïsme, antique et reconnu, en était dispensé par une tolérance particulière. Le christianisme, lui, n’avait pas ce privilège : religion nouvelle, sortie du judaïsme mais distincte de lui, il n’offrait l’adoration qu’au seul vrai Dieu et refusait l’encens aux idoles et à l’empereur. Ce refus, simple acte de fidélité pour les chrétiens, était pour Rome de l’athéisme et une trahison.
Les calomnies
Au mépris officiel s’ajoutait la haine populaire, nourrie de rumeurs. On accusait les chrétiens d’athéisme, parce qu’ils n’avaient ni temples ni statues. On les disait anthropophages, parce qu’ils parlaient de manger le corps et de boire le sang de leur Seigneur, sans rien savoir de l’eucharistie. On les soupçonnait d’unions incestueuses, parce qu’ils se nommaient frères et sœurs et prenaient des repas en commun, qu’ils appelaient agapes. On les tenait pour ennemis du genre humain, eux qui fuyaient les fêtes, les jeux et les honneurs publics. Et quand survenaient la peste, la famine ou la défaite, la foule criait que les dieux se vengeaient de cette impiété : « Les chrétiens aux lions ! » Porter ce nom suffisait à condamner.
Devant le juge
On ne traquait pas, d’ordinaire, les chrétiens ; mais une dénonciation suffisait à les faire arrêter. Devant le magistrat, l’épreuve était simple : offrir quelques grains d’encens devant l’image de l’empereur et maudire le Christ. Qui acceptait était relâché ; qui refusait était torturé, puis livré aux bêtes, au feu ou au glaive. L’empereur Trajan avait fixé la règle un siècle après le Christ : ne pas rechercher les chrétiens, mais punir ceux qui, dénoncés, persistaient, et ne tenir aucun compte des accusations anonymes. Plus tard, sous les grandes persécutions, on exigea de chacun un certificat prouvant qu’il avait sacrifié. Tout se jouait en un instant, dans le choix de confesser ou de renier.
Cette règle nous est connue par la lettre où Trajan répond à Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie, qui l’interrogeait vers l’an 112 sur la conduite à tenir. Pline y décrit ce qu’il avait appris des chrétiens : ils se rassemblaient avant le jour pour chanter un hymne au Christ « comme à un dieu » et s’engager à ne commettre aucun mal. C’est l’un des plus anciens regards portés du dehors sur l’Église.
Les grandes vagues
La première persécution éclata sous Néron, en 64 : après l’incendie de Rome, dont la rumeur l’accusait lui-même, l’empereur en rejeta la faute sur les chrétiens et les fit périr dans des supplices atroces, crucifiés ou brûlés comme des torches vivantes. C’est à Rome, sous Néron, que Pierre et Paul donnèrent leur vie. Pendant près de deux siècles, la persécution resta locale et passagère, déclenchée par un gouverneur ou par une émeute plutôt que par une loi d’Empire. Sous Trajan, l’évêque Ignace d’Antioche fut conduit à Rome et livré aux bêtes.
Sous Marc Aurèle, vers 177, la haine populaire se déchaîna contre les chrétiens de Lyon et de Vienne, en Gaule. On les chassa des places et des bains, on les arrêta, et la foule ameutée réclama leur mort dans l’amphithéâtre, au milieu des jeux. Le vieil évêque Pothin, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, mourut en prison des coups reçus. L’esclave Blandine, frêle et qu’on croyait sans force, fut torturée du matin au soir sans rien renier ; les bourreaux qui se relayaient sur elle s’avouèrent vaincus, à bout de forces, étonnés qu’elle respirât encore. Exposée aux bêtes, suspendue à un poteau, puis enfermée dans un filet et livrée à un taureau, elle tint jusqu’au bout et soutint ses compagnons. Le tout jeune Ponticus, quinze ans, mourut près d’elle. Pour ôter aux chrétiens jusqu’à l’espérance de la résurrection, on brûla les corps et l’on jeta les cendres dans le Rhône. Le récit de ces journées nous est parvenu dans une lettre que les Églises de Lyon adressèrent à celles d’Asie. La même époque vit mourir à Rome le philosophe Justin, décapité pour sa foi, et à Smyrne le vieil évêque Polycarpe, brûlé vif ; sous Septime Sévère périrent à Carthage les jeunes femmes Perpétue et Félicité.
Puis vinrent les persécutions générales, ordonnées pour tout l’Empire. En 250, l’empereur Dèce voulut le premier contraindre tous ses sujets à sacrifier aux dieux pour le salut de Rome. Chacun devait offrir l’encens devant une commission, puis recevoir un certificat attestant qu’il l’avait fait ; qui ne pouvait le produire était tenu pour chrétien, passible de la prison, de la torture et de la mort. On ne se contentait plus d’attendre les dénonciations : la foi était traquée dans tout l’Empire, par une procédure réglée. Après des décennies de paix, beaucoup de chrétiens fléchirent, sacrifièrent ou achetèrent un faux certificat. La persécution fut brève, car Dèce mourut au combat dès 251, mais elle laissa l’Église couverte de martyrs et divisée sur le sort de ceux qui avaient cédé.
Peu après, sous Valérien, la persécution changea de méthode et visa la tête de l’Église. Deux édits, en 257 puis en 258, exilèrent d’abord les évêques, les prêtres et les diacres et interdirent les assemblées, puis ordonnèrent de mettre à mort le clergé et de dépouiller les chrétiens de haut rang, sénateurs et notables, de leurs charges et de leurs biens : en abattant les chefs et les puissants, on espérait priver les fidèles de pasteurs et briser l’Église par le sommet. Beaucoup d’évêques périrent, parmi eux Cyprien de Carthage, décapité en 258, et le diacre Laurent, mis à mort à Rome la même année. La persécution s’arrêta quand Valérien fut capturé par les Perses : son fils rendit aux chrétiens la paix et leurs biens, et l’Église connut près de quarante ans de répit, jusqu’à Dioclétien.
La dernière vague fut la plus longue et la plus dure. À partir de 303, l’empereur Dioclétien lança contre l’Église une suite d’édits de plus en plus sévères : on rasa les églises, on brûla les livres saints, on retira aux chrétiens leurs droits et leurs charges, on emprisonna le clergé, et l’on finit par exiger de tous le sacrifice aux dieux, sous peine de mort. Les martyrs tombèrent dès les premiers édits : on exécutait ceux qui refusaient de livrer les Écritures ou de brûler l’encens, et l’Orient, où la persécution sévit près de dix ans, connut des mises à mort par milliers. L’Église garde parmi ces martyrs les noms d’Agnès et de Sébastien. Agnès, une enfant de Rome d’à peine treize ans, avait voué sa virginité au Christ et refusait tout mariage ; dénoncée comme chrétienne, elle marcha à la mort avec une joie qui frappa les témoins, plus ferme que ses juges, et tomba sous le glaive. Sébastien, officier de la garde impériale et chrétien caché, soutenait les confesseurs en prison ; découvert, il fut criblé de flèches sur l’ordre de l’empereur et laissé pour mort. Il survécut pourtant ; une fois guéri, au lieu de fuir, il revint affronter l’empereur pour lui reprocher sa cruauté, et fut alors battu à mort.
Le sens du martyre
Le mot « martyr » vient du grec martys (μάρτυς), le témoin. Le martyr rend au Christ le témoignage le plus entier : il aime mieux perdre la vie que le renier, et donne ainsi de l’amour de Dieu une preuve que rien ne surpasse. Sa mort le configure à celle du Christ, dont il partage la croix pour partager la victoire. L’Église l’a toujours tenue pour un baptême dans le sang : celui qui meurt pour le Christ sans avoir reçu le baptême d’eau est lavé de tout péché et entre aussitôt au ciel. Les actes des martyrs, ces récits de leur procès et de leur mort, les montrent souvent paisibles, parfois joyeux devant le supplice, car cette force ne vient pas d’eux, mais de la grâce.
L’Église distingue du martyr le confesseur, qui a proclamé sa foi devant le juge et souffert pour elle sans mourir : les confesseurs jouissaient dans l’Église d’un grand respect. Elle tint toujours le martyre pour une grâce reçue, non pour un exploit à rechercher : elle honorait ceux que la persécution atteignait, mais défendait de se dénoncer soi-même ou de courir au-devant de la mort.
Le culte des martyrs
Dès les origines, l’Église entoura ses martyrs d’un honneur particulier. On recueillait leurs restes comme un trésor, on notait le jour de leur mort, qu’on appelait leur naissance au ciel, et l’on se rassemblait chaque année sur leur tombe pour y célébrer l’eucharistie. De là viennent les catacombes, ces galeries souterraines où reposaient les défunts, et l’usage, demeuré jusqu’à nous, de sceller des reliques de saints dans la pierre de l’autel. Le martyr étant uni au sacrifice du Christ, on offrait le sacrifice sur son corps.
La question des lapsi
Les persécutions eurent aussi leurs vaincus. Beaucoup, par peur, sacrifièrent aux dieux ou achetèrent un faux certificat : on les appela les lapsi, les tombés. La paix revenue, beaucoup demandaient à rentrer dans l’Église, et l’on se divisa sur leur sort. Des rigoristes voulaient les exclure pour toujours. L’Église choisit la miséricorde : après un temps de pénitence, le pécheur repenti était réconcilié, car aucune faute ne dépasse le pardon de Dieu pour qui se convertit. Cette crise affermit la pratique de la pénitence et l’idée que l’Église, sainte, porte pourtant en son sein des pécheurs appelés à se relever.
Certains poussèrent cette rigueur jusqu’à la rupture : à Rome, le prêtre Novatien se fit sacrer évêque rival et fonda une Église des « purs » qui refusait tout pardon aux tombés, premier grand schisme né d’une question de discipline. L’Église distingua au contraire les degrés de la faute, plus grave pour qui avait sacrifié aux idoles, plus légère pour qui avait seulement acheté un faux certificat sans y toucher, et fixa pour chacun un chemin de retour.
La paix de l’Église
Au début du quatrième siècle, l’Empire renonça au combat. En 311, l’empereur Galère, mourant, accorda aux chrétiens la liberté de leur culte ; en 313, après sa victoire, Constantin la confirma et l’étendit par l’édit de Milan, qui rendit au christianisme une pleine liberté. L’âge des martyrs prenait fin. Mais le sang versé n’avait pas éteint la foi : il l’avait répandue. La foule venue voir mourir des condamnés attendait des cris et des reniements ; elle voyait des hommes et des femmes affronter le supplice avec paix, parfois en pardonnant à leurs bourreaux, et tenir jusqu’au bout pour un crucifié. Une telle constance passait les forces de l’homme. Beaucoup repartaient ébranlés par ce qu’ils avaient vu ; ils s’interrogeaient, cherchaient à connaître cette foi, s’approchaient des chrétiens pour s’en instruire, et nombre d’entre eux finissaient par demander le baptême. Selon le mot de Tertullien, le sang des martyrs est une semence de chrétiens. L’Église sortit de ces trois siècles affermie, et elle n’oublia jamais ceux qui l’avaient scellée de leur sang.