Jésus et Nicodème
Une nuit, un notable juif vient trouver le Christ en secret. Nicodème est pharisien et membre du conseil, un maître respecté de la Loi. De cet entretien sort l’un des sommets de l’Évangile : il faut naître de nouveau, d’eau et d’Esprit, pour entrer dans le royaume de Dieu ; et le Fils, élevé sur la croix, donne la vie éternelle à qui croit en lui.
Venu de nuit
Nicodème s’approche de nuit, à l’écart des regards. Sa prudence trahit l’embarras d’un homme en vue qui ne veut pas se compromettre, mais aussi un cœur déjà touché. Il ouvre avec respect : « Rabbi, nous le savons, tu es un maître venu de la part de Dieu ; car personne ne peut accomplir les signes que tu fais, si Dieu n’est pas avec lui. » Jean 3:2 La nuit qu’il choisit n’est pas qu’une discrétion : elle figure l’obscurité où il se tient encore, croyant à demi, sans avoir reçu la pleine lumière. C’est de cette ombre que tout l’entretien va le tirer.
Naître de nouveau
Le Christ va droit à l’essentiel : « Amen, amen, je te le dis : à moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le royaume de Dieu. » Jean 3:3 Le mot grec rendu ici par « de nouveau », anōthen (ἄνωθεν), signifie à la fois « de nouveau » et « d’en haut » : la naissance qu’il annonce vient de Dieu. Nicodème l’entend au ras de la chair et s’étonne : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une seconde fois dans le ventre de sa mère et naître ? » Jean 3:4 Le docteur de la Loi ne conçoit qu’une seconde naissance charnelle, et c’est là qu’il bute.
D’eau et d’Esprit
Le Christ précise alors ce qu’est cette naissance : « à moins de naître de l’eau et de l’Esprit, nul ne peut entrer dans le royaume de Dieu. » Jean 3:5 L’eau et l’Esprit nomment le baptême, où l’homme reçoit une vie nouvelle, celle des enfants de Dieu. Il y a ainsi deux naissances, et deux vies : « Ce qui est né de la chair est chair ; ce qui est né de l’Esprit est esprit. » Jean 3:6 La première donne d’exister ; la seconde, de vivre de la vie de Dieu et d’entrer dans son Royaume. En parlant d’eau et d’Esprit, le Christ ne dit rien que Nicodème, maître en Israël, n’aurait dû reconnaître : Ézéchiel avait promis, pour les derniers temps, une eau purifiante et un Esprit donné, qui feraient de l’homme un cœur neuf. « Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purs… Je vous donnerai un cœur nouveau et je mettrai en vous un esprit nouveau. » Ézéchiel 36:25-26 Ce que le prophète annonçait de loin, le baptême l’accomplit : l’eau et l’Esprit, unis, engendrent l’homme nouveau.
Le vent souffle où il veut
Cette naissance est l’œuvre de Dieu, libre et insaisissable : « Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. » Jean 3:8 En grec, un seul mot, pneuma (πνεῦμα), dit le vent et l’Esprit : c’est lui qui revient dans « le vent souffle » et dans « né de l’Esprit ». On en perçoit les effets sans en maîtriser la source : nul ne se donne cette vie à soi-même, il la reçoit.
Là se révèle le paradoxe de Nicodème. Maître de la Loi, versé dans les Écritures, il devrait reconnaître ce dont parle le Christ, car les prophètes avaient annoncé ce don de Dieu : « Je vous donnerai un cœur nouveau et je mettrai en vous un esprit nouveau. » Ézéchiel 36:26 Pourtant il ne comprend pas, et le Christ le lui montre : « Tu es le maître d’Israël, et tu ignores ces choses ! » Jean 3:10 Nicodème veut comprendre comment cela se fait avant d’y croire ; or l’ordre est inverse. On n’attend pas d’avoir saisi cette naissance pour la recevoir : on l’accueille par la foi, et la lumière vient ensuite. Ce qui lui manque n’est pas le savoir, mais de croire celui qui parle : « Si vous ne croyez pas quand je vous parle des choses de la terre, comment croiriez-vous si je vous parlais des choses du ciel ? » Jean 3:12
Élevé comme le serpent
Pour dire comment cette vie sera donnée, le Christ rappelle un épisode du désert. Mordu par des serpents, le peuple fut sauvé en regardant un serpent de bronze que Moïse avait dressé sur une perche : « quiconque aura été mordu et le regardera aura la vie sauve. » Nombres 21:8 Ce signe annonçait le sien : « Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui ait la vie éternelle. » Jean 3:14-15 Élevé sur la croix, le Christ guérit du venin de la mort tous ceux qui lèvent les yeux vers lui dans la foi. Le remède a la forme du mal : c’est l’image du serpent, cause de la morsure, qui guérit du serpent. Ainsi le Fils, élevé sur le bois, prend sur lui la malédiction même : « en devenant lui-même malédiction pour nous, car il est écrit : maudit soit quiconque est pendu au bois » Galates 3:13. L’Écriture avertissait déjà que le bronze ne sauvait pas de lui-même : « celui qui se tournait vers ce signe était sauvé, non par ce qu’il avait sous les yeux, mais par toi, le Sauveur de tous » Sagesse 16:7 ; c’est le regard de la foi qui sauve, non le métal. Le verbe « élever », en grec hypsoō (ὑψόω), dit à la fois hisser en hauteur et exalter, glorifier : chez Jean, l’élévation sur la croix est déjà la glorification du Fils. Le même mot porte le bois du supplice et le trône de gloire.
Dieu a tant aimé le monde
De là vient le verset où tient tout l’Évangile : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. » Jean 3:16 Le don du Fils ne vise pas à condamner, mais à sauver : « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. » Jean 3:17 La croix, où le Fils est élevé, est le sommet de cet amour.
L’entretien s’achève sur la lumière et l’ombre, là où il avait commencé. Le jugement n’est pas une sentence imposée du dehors : « la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs actes étaient mauvais. » Jean 3:19 Chacun se juge en venant à la lumière ou en la fuyant. Nicodème, lui, était venu de nuit ; il reparaîtra au grand jour, lorsqu’il viendra ensevelir le Christ en portant la myrrhe et l’aloès, « Nicodème, celui qui, au début, était venu trouver Jésus de nuit. » Jean 19:39. Il en apporte une profusion royale, une trentaine de kilos d’aromates, les honneurs dus à un roi : celui qui était venu de nuit ensevelit désormais son Seigneur au grand jour. L’homme des ténèbres a marché vers la lumière.