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Faire le mal pour un bien

Devant un bien à obtenir, l’homme est souvent tenté de se dire qu’un acte mauvais serait permis, du moment qu’il sert une bonne cause. Mentir pour éviter un conflit, voler pour nourrir les siens, sacrifier un innocent pour en sauver plusieurs : à chaque fois, une fin bonne semble racheter un moyen mauvais. La morale catholique oppose à cette tentation un principe ferme : on ne peut jamais faire le mal pour qu’il en sorte un bien. La fin, si noble soit-elle, ne justifie pas les moyens. Mais ce principe est souvent mal compris, et il faut voir avec précision sur quoi il porte vraiment.

La structure de l’acte moral

Pour comprendre ce principe, il faut d’abord savoir comment se juge la valeur morale d’un acte. La tradition catholique distingue, dans tout acte humain, trois éléments qui en déterminent ensemble la bonté ou la malice.

Le premier est l’objet : ce que l’on fait concrètement, l’acte lui-même considéré dans son contenu. Dire une chose fausse pour tromper, prendre le bien d’autrui, frapper un innocent : voilà des objets. L’objet est le cœur de l’acte, ce qu’il est en lui-même.

Le deuxième est la fin, c’est-à-dire l’intention, le but en vue duquel on agit. On peut donner de l’argent pour soulager un pauvre, ou pour se faire admirer : même objet, fins différentes.

Le troisième est l’ensemble des circonstances : le contexte, le moment, le lieu, les conséquences, la condition des personnes, qui peuvent aggraver ou atténuer la portée de l’acte.

Pour qu’un acte soit bon, les trois doivent être bons ensemble : un objet bon, une intention droite, des circonstances convenables. Et il suffit qu’un seul de ces éléments soit mauvais pour que l’acte tout entier soit mauvais. Le bien d’un acte demande que tout y soit juste à la fois, tandis qu’un seul défaut grave suffit à le rendre mauvais.

Une bonne intention ne rachète pas un objet mauvais

De cette structure découle le point décisif, celui sur lequel porte exactement le principe. Parmi les trois éléments, l’objet est premier : c’est lui qui donne à l’acte son espèce, ce qu’il est fondamentalement. Et une bonne intention ne peut pas rendre bon un objet mauvais. Si ce que je fais est mauvais en soi, aucune fin, si élevée soit-elle, ne le redresse. Voler reste voler, même pour faire l’aumône ; mentir reste mentir, même pour se tirer d’embarras.

La relation joue d’ailleurs dans un seul sens. Une mauvaise intention suffit à gâter un acte dont l’objet est bon : faire l’aumône par pure vanité corrompt une bonne action. Mais l’inverse est impossible : une bonne intention ne suffit pas à sauver un acte dont l’objet est mauvais. Le bien demande l’intégrité de tous ses éléments, le mal naît du moindre défaut. C’est pourquoi celui qui choisit un moyen mauvais en vue d’une bonne fin fait le mal, quelle que soit la grandeur du bien qu’il vise. Saint Paul rejette ce raisonnement avec sévérité, et déclare juste la condamnation de ceux qui le tiennent : « Pourquoi ne ferions-nous pas le mal afin qu’il en arrive du bien ? Ceux-là, leur condamnation est juste. » Romains 3:8. Le Christ le dit autrement par l’image de l’arbre : un bon fruit suppose un bon arbre, et l’acte ne peut être bon si sa racine, son objet, est mauvaise : « Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un arbre mauvais porter de bons fruits. » Matthieu 7:18.

Les actes intrinsèquement mauvais

Le principe vise donc une catégorie précise d’actes : ceux qui sont mauvais par leur objet même, qu’on appelle les actes intrinsèquement mauvais. Ces actes sont désordonnés en eux-mêmes, par ce qu’ils sont, indépendamment de toute intention et de toute circonstance. Tuer un innocent, mentir, trahir, blasphémer : ces actes ne peuvent jamais devenir bons, car leur objet contredit toujours le bien de l’homme et l’ordre voulu par Dieu.

Pour de tels actes, aucune fin ne peut servir de justification. On ne peut pas tuer un innocent pour sauver une nation, ni renier Dieu pour avoir la vie sauve, ni commettre une injustice pour un avantage, fût-il immense. Reconnaître qu’il existe des actes toujours défendus est essentiel à la vie morale : c’est ce qui empêche de tout négocier, de tout justifier par les circonstances. Il y a des choses qu’on ne fera jamais, quel qu’en soit le prix, parce qu’elles sont mauvaises en elles-mêmes. Le prophète Isaïe avertissait déjà ceux qui renversent les valeurs et nomment bien le mal : « Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal. » Isaïe 5:20. Appeler bon un acte mauvais parce qu’il sert une bonne cause, c’est précisément ce renversement.

Ce que le principe ne dit pas

Ce principe est exigeant, et il faut le préserver de deux confusions qui l’affaibliraient.

D’abord, ce principe interdit de faire le mal, et non de le tolérer quand on ne peut l’empêcher. Faire un mal, c’est l’accomplir soi-même ; le tolérer, c’est le laisser subsister sans le commettre, parce qu’on n’a pas le pouvoir de l’écarter. Un gouvernant qui ne peut supprimer un mal dans la société sans en provoquer un plus grand peut le laisser subsister sans pour autant le commettre : il ne le fait pas, il le supporte. Tolérer un mal qu’on subit et choisir de l’accomplir sont deux choses bien différentes.

Ensuite, il faut le distinguer d’un cas voisin, qu’on appelle le double effet. Il arrive qu’un acte bon en lui-même produise, en plus de son bon effet, un effet mauvais qu’on ne cherche pas mais qu’on ne peut éviter. Un médecin qui administre un remède pour calmer une douleur extrême peut prévoir que ce remède, par un effet secondaire qu’il ne recherche pas, risque d’affaiblir le malade. Là, on ne fait pas le mal pour un bien : on accomplit un acte bon, dont découle, sans qu’on le veuille, un effet fâcheux. La différence tient à ce qu’on choisit vraiment : dans le double effet, le mal n’est ni le but ni le moyen, il est seulement une conséquence subie. Tandis que faire le mal pour un bien, c’est vouloir le mal comme moyen, le choisir pour obtenir autre chose.

Ainsi le principe se porte tout entier sur l’objet de l’acte. La moralité se juge d’abord par ce qu’on fait, et un objet mauvais ne peut jamais être justifié par une bonne fin. Faire le mal pour un bien, c’est choisir un moyen mauvais en soi, et cela reste toujours défendu, car le bien véritable ne se bâtit jamais sur le mal.