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Éphèse et Chalcédoine

Nicée avait établi que le Christ est vraiment Dieu. Restait une question aussi redoutable : s’il est Dieu, comment est-il aussi homme, et comment ces deux réalités tiennent-elles ensemble dans un seul être ? Deux conciles y répondirent, à Éphèse en 431 et à Chalcédoine en 451. De leur travail est sortie la foi que l’Église confesse depuis : un seul Christ, vrai Dieu et vrai homme.

Nestorius et le titre de Marie

Le débat éclata autour d’un mot que le peuple chrétien donnait à la Vierge : Mère de Dieu. Nestorius, patriarche de Constantinople, le refusait ; il ne voulait appeler Marie que Mère du Christ, jugeant impossible qu’une femme ait mis Dieu au monde. Derrière le titre se cachait une question bien plus grave. En séparant ainsi le divin et l’humain, Nestorius en venait à faire du Christ presque deux êtres accolés : d’un côté Dieu le Verbe, de l’autre l’homme Jésus, unis par une simple entente. Or si celui qui naît de Marie, souffre et meurt n’est pas Dieu lui-même, mais un homme habité par Dieu, alors ce n’est pas Dieu qui nous a sauvés, et le lien entre Dieu et l’homme se défait.

Le concile d’Éphèse

En 431, le concile réuni à Éphèse, conduit par Cyrille d’Alexandrie, trancha contre Nestorius. Il confessa qu’il n’y a dans le Christ qu’une seule personne, le Fils de Dieu, qui est en même temps Dieu et homme. Ce n’est pas un homme uni à Dieu, mais Dieu même qui, sans cesser d’être Dieu, s’est fait homme. Dès lors le titre de Marie s’imposait : puisque celui qu’elle a porté et enfanté est une seule personne, et que cette personne est Dieu, Marie est vraiment Mère de Dieu. Non qu’elle donne à la divinité son origine, ce qui serait absurde, mais parce que celui qu’elle a mis au monde selon son humanité est, en personne, le Fils de Dieu : elle est vraiment Mère de Dieu. Le peuple d’Éphèse, dévoué à la Vierge, accueillit la nouvelle avec joie.

Éphèse ne ramena pourtant pas aussitôt la paix. Cyrille d’Alexandrie et les évêques de Syrie, conduits par Jean d’Antioche, restèrent divisés deux années : les premiers redoutaient qu’on ne divisât le Christ, les seconds qu’on ne mêlât ses deux natures. En 433, un accord appelé l’Acte d’union les réconcilia : Jean d’Antioche reconnut Marie Mère de Dieu, et Cyrille accepta qu’on distinguât dans le Christ deux natures unies sans confusion. Ainsi, dès avant Chalcédoine, l’Église tenait déjà les deux mots qui garderaient le mystère : une seule personne, deux natures.

L’excès inverse

La condamnation de Nestorius provoqua bientôt l’erreur contraire. Un moine de Constantinople, Eutychès, voulut si fort unir le divin et l’humain qu’il finit par les confondre : selon lui, l’humanité du Christ avait été comme absorbée dans sa divinité, telle une goutte d’eau dans la mer, de sorte qu’il ne restait en lui qu’une seule nature, la divine. Cette doctrine, qu’on appellera le monophysisme, du grec « une seule nature », détruisait le salut par l’autre bout. Car si le Christ n’est pas pleinement homme, il n’a pas vraiment pris notre humanité, et ce qu’il n’a pas assumé, il ne l’a pas guéri. Pour nous sauver, il fallait qu’il fût entièrement Dieu et entièrement homme.

L’erreur d’Eutychès ne fut pas écartée sans drame. Condamné en 448 par Flavien, évêque de Constantinople, il obtint sa revanche l’année suivante : un concile réuni de nouveau à Éphèse en 449, tenu par la force sous la conduite de Dioscore d’Alexandrie, le réhabilita, déposa Flavien, qui mourut des coups reçus, et refusa même de lire la lettre où le pape Léon exposait la foi. Léon appela cette assemblée un « brigandage ». Il fallut la mort de l’empereur Théodose II, qui l’avait soutenue, et l’avènement de Marcien pour qu’un concile libre fût enfin convoqué. C’est ainsi que se réunit Chalcédoine, pour juger ce que ce coup de force avait imposé.

Le concile de Chalcédoine

En 451 se réunit à Chalcédoine le plus grand concile de l’Antiquité. Il s’appuya sur une lettre du pape Léon, qui exposait la foi avec une clarté décisive, et fixa la formule qui garde depuis le mystère du Christ : un seul et même Christ, Fils et Seigneur, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation. L’union des deux natures ne les mélange pas et ne les supprime pas : chacune garde ce qui lui est propre, la divine restant pleinement divine et l’humaine pleinement humaine, et toutes deux se rejoignent en une seule personne, celle du Fils de Dieu. Ainsi l’Église tient les deux bords à la fois, contre Nestorius qui divisait et contre Eutychès qui confondait : une seule personne, deux natures, vrai Dieu et vrai homme, tout le mystère de l’Incarnation.

La déchirure et l’héritage

Chalcédoine ne fut pas reçu partout. Des Églises entières, surtout en Égypte, en Syrie et en Arménie, refusèrent sa formule, attachées à ne dire dans le Christ qu’une seule nature ; elles se séparèrent alors de l’Église, et cette séparation dure encore. Mais pour l’Église, la formule de Chalcédoine est devenue le socle de tout ce qu’elle dit du Christ. Que le Fils de Dieu ait vraiment pris chair, qu’il ait vraiment souffert, que Marie soit Mère de Dieu, que sa croix nous sauve : tout repose sur cette vérité tenue d’un seul tenant. Comme à Nicée, l’Église n’avait rien ajouté à sa foi ; elle avait trouvé les mots pour la garder intacte contre ceux qui, chacun d’un côté, la brisaient.

Ces Églises, aujourd’hui appelées orthodoxes orientales, sont surtout celles d’Égypte (les coptes), de Syrie et d’Arménie, rejointes plus tard par l’Éthiopie. Leur refus ne fut pas celui d’Eutychès : elles ne confondaient pas les natures, mais tenaient à la formule de Cyrille, « une seule nature incarnée du Verbe », d’où le nom de miaphysisme qu’on leur donne. Ce fut la première grande séparation durable de la chrétienté, six siècles avant celle de l’Orient et de l’Occident. Le dialogue des derniers temps a reconnu que la foi y était souvent la même sous des mots différents : un seul Christ, vrai Dieu et vrai homme.