De Caïn à Babel
Chassé du jardin, l’homme entre dans une histoire où le péché, une fois entré, ne cesse de croître. Les chapitres qui vont de Caïn au déluge, puis à Babel, montrent le mal se répandre de génération en génération, du meurtre d’un frère à la corruption de toute la terre, et Dieu y répondre tour à tour par le jugement et par la miséricorde. Cette longue nuit prépare, en creux, l’aube d’un salut : l’appel d’un seul homme, Abraham, par qui toutes les nations seront bénies.
Caïn et Abel
La première génération après la chute donne le premier meurtre, et c’est entre deux frères. Caïn et Abel offrent chacun à Dieu ; l’offrande d’Abel, le berger, est agréée, celle de Caïn ne l’est pas, et Caïn en conçoit une jalousie qui lui ronge le visage. Dieu l’avertit encore, comme on retient une main levée : le mal est une bête tapie qu’il peut vaincre. « si tu n’agis pas bien, le péché est tapi à ta porte : il te réclame, et c’est à toi de le dominer. » Genèse 4:7 Caïn ne le domine pas ; il attire son frère aux champs et le tue. Puis, interrogé par Dieu, il ajoute au meurtre le mensonge et l’indifférence. « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? » Genèse 4:9 Mais le sang versé ne se tait pas devant Dieu. « Le sang de ton frère crie du sol jusqu’à moi. » Genèse 4:10 Pourtant, jusque dans la sentence qui l’exile, Dieu protège le meurtrier lui-même, posant sur lui un signe pour que nul ne le tue à son tour : la justice s’y mêle déjà de miséricorde. « le Seigneur mit un signe sur Caïn, pour qu’aucun de ceux qui le rencontreraient ne le frappe. » Genèse 4:15 De la descendance de Caïn naît une lignée où la violence enfle encore, jusqu’à Lamek qui se vante de tuer pour une simple blessure. Abel, lui, le juste tué par jalousie, dont le sang crie vers Dieu, est la première figure des martyrs, et déjà l’ombre du Christ, dont le sang versé criera plus fort encore, non pour la vengeance mais pour le pardon.
Le déluge et l’alliance avec Noé
De Caïn à ses descendants, la violence enfle, jusqu’à ce que le mal recouvre la terre entière. « Le Seigneur vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre, et que son cœur ne concevait jamais que le mal. » Genèse 6:5 Devant cette corruption, Dieu décide un jugement, le déluge, qui efface une création devenue invivable ; mais il sauve un juste, Noé, avec sa famille et les couples d’animaux, dans une arche qui traverse les eaux. « Noé était un homme juste et intègre parmi ses contemporains ; Noé marchait avec Dieu. » Genèse 6:9 Le déluge n’est pas seulement châtiment : il est aussi passage, les eaux qui engloutissent le monde ancien portant l’arche vers un monde recommencé, ce que la tradition lira comme une figure du baptême, où l’eau fait mourir le péché et naître une vie nouvelle. Quand la colombe lâchée par Noé revient avec un rameau d’olivier, elle annonce la paix retrouvée entre le ciel et la terre. « elle tenait dans son bec un rameau d’olivier tout frais. Noé comprit alors que les eaux avaient baissé sur la terre. » Genèse 8:11 Les eaux retirées, Dieu conclut avec Noé et toute la terre une alliance, la première, et il en donne un signe dans le ciel. « je mets mon arc dans les nuées, et il sera le signe de l’alliance entre moi et la terre. » Genèse 9:13 Cette alliance dit la patience de Dieu, qui, connaissant le cœur de l’homme, renonce désormais à détruire, et qui, en défendant de verser le sang, redit la valeur sacrée d’une vie faite à son image. « Jamais plus je ne maudirai le sol à cause de l’homme, car le cœur de l’homme est porté au mal dès sa jeunesse. » Genèse 8:21
Babel et la dispersion
Après le déluge, les hommes se multiplient, mais l’orgueil renaît avec eux. Ils entreprennent de bâtir une ville et une tour dont le sommet toucherait le ciel, pour se faire un nom par eux-mêmes et rester unis dans leur propre gloire, sans Dieu. « bâtissons-nous une ville, avec une tour dont le sommet touche le ciel. Ainsi nous nous ferons un nom, et nous ne serons pas dispersés. » Genèse 11:4 C’est l’envers de la vocation reçue : au lieu de recevoir un nom de Dieu et de remplir la terre comme il l’avait béni de le faire, l’homme veut se faire son propre dieu et se replier sur lui-même. Dieu répond en brouillant leur langue, si bien qu’ils ne se comprennent plus, et qu’ils se dispersent d’eux-mêmes sur toute la terre. « brouillons là leur langue, pour qu’ils ne se comprennent plus les uns les autres. » Genèse 11:7 Le nom même de Babel, que l’hébreu rapproche du verbe balal, « brouiller », reste le sceau de toute unité bâtie contre Dieu, qui se change fatalement en division. Cette confusion des langues sera un jour renversée à la Pentecôte, quand l’Esprit fera comprendre à tous les peuples une seule parole, non plus l’orgueil qui divise, mais l’Évangile qui rassemble.
De la dispersion à l’appel
Ainsi s’achève l’histoire des origines : commencée dans un jardin, elle se termine dans la dispersion, l’humanité éparpillée en peuples et en langues, détournée de Dieu. Le mal a montré toute son ampleur, du premier couple à toute la terre, et à chaque fois Dieu a joint au jugement une porte de salut, un signe sur Caïn, une arche pour Noé, une patience renouvelée. Mais c’est sur ce fond obscur que le dessein de Dieu prend un tour nouveau. Au lieu de sauver le monde d’un coup, il choisit d’appeler un seul homme, de le tirer de sa parenté et de son pays, et de faire de lui la source d’une bénédiction pour toutes les nations que Babel avait dispersées. La longue nuit de la chute appelle une aube, et cette aube a un nom : Abraham. L’histoire du salut, proprement dite, commence là.