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Constantin et l’Empire chrétien

En moins d’un siècle, l’Église passa de la clandestinité au grand jour, puis au premier rang de l’Empire romain. Longtemps traquée, elle devint libre, puis publique, puis reconnue comme la religion de l’État. Ce renversement, lié au nom de l’empereur Constantin, transforma tout : la place de l’Église dans le monde, ses rapports avec le pouvoir, et jusqu’aux périls qui la menaçaient.

Le tournant de Constantin

En 312, à la veille de la bataille du pont Milvius, aux portes de Rome, où il affrontait pour le trône son rival Maxence, Constantin eut, selon le récit ancien, la vision d’un signe de lumière portant ces mots : par ce signe tu vaincras. Il fit alors tracer sur les boucliers de ses soldats le chrisme, monogramme formé des deux premières lettres grecques du nom du Christ ; il vainquit, et attribua sa victoire au Dieu des chrétiens. L’année suivante, par l’édit de Milan, il accorda à tous la liberté de culte et mit fin aux persécutions, rendant aux chrétiens leurs lieux de prière et leurs biens confisqués. Il combla ensuite l’Église de faveurs : il fit bâtir de grandes basiliques, dispensa le clergé de certaines charges, donna au dimanche un repos public. Quand l’arianisme divisa l’Église, c’est lui qui convoqua le concile de Nicée pour rétablir l’unité. Selon un usage répandu de son temps, il différa le baptême jusqu’à son lit de mort. Il fonda enfin, à l’Orient, une capitale nouvelle et chrétienne qui porta son nom, Constantinople.

Une religion devenue publique

La liberté changea le visage de l’Église. Le culte, longtemps caché dans les maisons, se déploya dans de vastes églises élevées à Rome, à Jérusalem, à Bethléem, sur les tombeaux des apôtres et des martyrs. Les pèlerinages s’ouvrirent vers les lieux saints. L’Église put s’organiser au grand jour, calquant souvent ses circonscriptions sur celles de l’Empire, les diocèses. Ce que la foi disait en secret, elle pouvait désormais le dire devant tous, et commencer à marquer les lois et les mœurs de la cité.

L’Empire chrétien

Le mouvement s’acheva sous Théodose qui, en 380, fit de la foi de Nicée la religion officielle de l’Empire ; les cultes païens reculèrent puis furent interdits. Ainsi naquit ce qu’on appelle la chrétienté : une société où la foi et la vie publique sont désormais entrelacées, où l’on naît chrétien comme on naît sujet de l’Empire, où l’Église et l’État se soutiennent l’un l’autre. Pour des siècles, l’Occident vivra dans ce cadre.

Le péril d’une Église asservie

Cette alliance avait sa face sombre. En protégeant l’Église, le pouvoir fut tenté de la gouverner. Plusieurs empereurs se mêlèrent de doctrine, et beaucoup soutinrent l’arianisme, déposant et exilant les évêques fidèles à Nicée. Le plus inébranlable de ces défenseurs, saint Athanase d’Alexandrie, fut chassé cinq fois de son siège par des empereurs gagnés à l’hérésie, au point que sa constance passa en proverbe : Athanase contre le monde entier. Ils traitaient volontiers l’Église comme un service de l’État. Cette prétention du prince à régler la foi, forte surtout en Orient, sera nommée plus tard le césaropapisme. Le danger était réel : une Église soumise au trône eût cessé d’être libre pour annoncer la vérité, même contre le prince.

Le plus puissant de ces empereurs fut Constance II, fils de Constantin lui-même : maître de tout l’Empire, il gouverna l’Église un quart de siècle, réunit et dirigea des conciles pour y faire signer des formules ariennes, et envoya en exil les évêques qui tenaient pour Nicée. Il pouvait dire, rapporte-t-on, que sa volonté tenait lieu de loi de l’Église.

Ambroise et l’empereur

Contre ce péril se dressa Ambroise, évêque de Milan. Lorsque l’empereur Théodose, en 390, après une émeute qui avait tué le commandant de la garnison, eut fait égorger sans jugement environ sept mille habitants de Thessalonique convoqués au cirque, Ambroise lui interdit l’entrée de l’église et l’accès à la communion tant qu’il n’aurait pas fait pénitence publique de son crime. L’empereur s’inclina et demanda pardon. La scène fixa un principe qui traversera toute l’histoire chrétienne : l’empereur lui-même est sous Dieu et sous la loi morale, et l’Église n’est pas la servante de l’État. La liberté de l’Église face au pouvoir venait de trouver son symbole.

Un héritage ambigu

Le tournant de Constantin fut à la fois une délivrance et une épreuve. Il donna à la foi la liberté, la paix, et bientôt une civilisation entière modelée par l’Évangile. Mais il la lia aussi au pouvoir terrestre d’une manière qui apporterait tour à tour de la grandeur et des compromissions. L’Église apprit peu à peu à vivre dans l’Empire sans lui appartenir, à recevoir son appui sans se laisser gouverner par lui. Et lorsque le prince l’oubliait, restait la mémoire des martyrs, qui avaient préféré mourir plutôt que d’obéir à l’empereur contre Dieu : mesure de toute chrétienté fidèle.

Le péril ne fut pas seulement politique. Quand il devint avantageux d’être chrétien, la foi attira des foules qui n’avaient pas la ferveur des temps de persécution, et la vie de l’Église risqua de se dissoudre dans celle du monde. C’est en réaction que des hommes et des femmes partirent chercher Dieu seul au désert : le monachisme naquit pour garder, dans une société tout entière baptisée, la radicalité de l’Évangile.