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Augustin et la grâce

Augustin, évêque d’Hippone en Afrique du Nord, est le plus grand des Pères latins et l’un des esprits qui ont le plus marqué la pensée chrétienne. Sa vie fut d’abord une longue quête, puis sa réflexion sur le péché et le secours de Dieu façonna pour toujours la manière dont l’Occident comprend la grâce. Cette doctrine, il l’élabora en défendant la foi contre un moine du nom de Pélage, dans une controverse qui reste l’une des plus décisives de l’histoire de l’Église.

Le chemin d’Augustin

Né au quatrième siècle dans une petite ville d’Afrique romaine, Augustin fut un esprit brillant et inquiet. Doué pour les lettres, avide de vérité, il chercha longtemps sans trouver : il s’attacha un temps à une secte qui promettait la sagesse, courut après les honneurs, mena une vie qu’il regretta plus tard, tout en repoussant la foi de son enfance. Sa mère, Monique, chrétienne, priait et pleurait pour lui sans relâche. À Milan, la prédication de l’évêque Ambroise ébranla ses résistances, et un jour, dans un jardin, il entendit une voix d’enfant répéter « prends et lis » ; il ouvrit les lettres de Paul, et la lumière se fit. Il reçut le baptême des mains d’Ambroise, revint en Afrique, fut fait prêtre puis évêque d’Hippone. Il résumera plus tard toute sa vie d’une phrase : Dieu nous a faits pour lui, et notre cœur reste sans repos tant qu’il ne repose pas en lui.

Il a raconté lui-même ce chemin dans ses Confessions, écrites une fois évêque : une longue prière adressée à Dieu où il relit sa vie, du péché de sa jeunesse jusqu’à la grâce qui l’a saisi. Ces mots en ouvrent les premières lignes.

Cette secte était le manichéisme, qui promettait une sagesse rationnelle et expliquait le monde par la lutte de deux principes éternels, la lumière et les ténèbres, le bien et le mal. Le mal y était une substance, un empire rival de Dieu. Augustin y chercha près de dix ans une réponse au problème du mal ; ce fut en s’en délivrant qu’il vit enfin le mal non comme une chose, mais comme le bien qui manque là où la volonté se détourne de Dieu.

La querelle pélagienne

Pélage était un moine austère, scandalisé par le relâchement des mœurs chrétiennes. Pour secouer les tièdes, il exaltait la volonté de l’homme : Dieu ayant ordonné d’être parfait, l’homme devait bien en avoir le pouvoir. Il enseignait donc que l’on peut, par ses seules forces, garder toute la loi de Dieu et vivre sans péché. Dans ce système, la grâce se réduisait à des dons extérieurs, le libre arbitre, la Loi, l’exemple du Christ, mais elle n’agissait pas au-dedans du cœur. Pélage niait de plus que la faute d’Adam eût blessé la nature humaine : chacun naîtrait innocent comme au premier jour, et le péché ne serait qu’une mauvaise habitude imitée des autres. L’homme se sauverait ainsi, pour l’essentiel, par son propre effort.

La réponse d’Augustin

Augustin répondit à partir de l’Écriture et de sa propre expérience. La chute d’Adam, montrait-il, a blessé toute l’humanité : nous naissons détournés de Dieu, marqués par le péché originel, incapables de nous guérir nous-mêmes. La grâce n’est donc pas une aide qui s’ajoute à nos efforts déjà bons ; elle les précède, éveille la volonté et la porte. Sans le Christ, l’homme ne peut accomplir aucun bien surnaturel : « Celui qui demeure en moi, et moi en lui, porte beaucoup de fruit ; car, sans moi, vous ne pouvez rien faire. » Jean 15:5 Même notre premier mouvement vers Dieu est déjà son don, car nul ne possède rien qu’il n’ait reçu. Tout est grâce. Mais la grâce ne détruit pas la liberté : elle la guérit et la libère pour qu’elle veuille et aime enfin le bien. On surnomma Augustin le docteur de la grâce.

Reste à dire comment une grâce qui précède et qui porte laisse pourtant la volonté libre. Elle ne la contraint pas du dehors : elle lui donne d’aimer. Là où l’homme n’était attiré que par des biens plus bas, la grâce fait naître un attrait plus doux et plus fort pour Dieu, et la volonté, gagnée par cette joie nouvelle, se porte vers le bien de tout son poids, librement, parce qu’elle le désire enfin. Augustin l’a résumé dans une prière des Confessions, « donne ce que tu ordonnes, et ordonne ce que tu veux » : nous ne pouvons obéir que si Dieu nous donne d’abord de le vouloir. C’est cette phrase, dit-on, qui mit Pélage hors de lui et ouvrit la querelle.

Le jugement de l’Église

L’Église donna raison à Augustin. Des conciles réunis en Afrique condamnèrent les thèses de Pélage, et Rome confirma la sentence : le pélagianisme fut déclaré hérésie. Plus tard, le semipélagianisme, soutenu par des moines de Provence autour de Jean Cassien, soutint que si la suite du chemin vient de la grâce, le premier pas vers la foi, lui, viendrait de l’homme. L’Église la rejeta pareillement au deuxième concile d’Orange, en 529 : même le commencement de la foi, même le désir de croire, est un don de Dieu. Ainsi fut fixée une vérité que l’Église n’a plus quittée : dans l’œuvre du salut, l’initiative est toujours à Dieu.

L’héritage d’Augustin

La doctrine d’Augustin est devenue la colonne de la théologie occidentale de la grâce. Elle tient ensemble deux vérités que l’on est tenté d’opposer : tout vient de Dieu, et pourtant l’homme est vraiment libre et responsable. Elle écarte du même coup deux erreurs contraires : la présomption de celui qui croit se sauver seul, et le découragement de celui qui se croit sans ressource. Les siècles suivants reviendront sans cesse à Augustin pour penser le rapport de la grâce et de la liberté, jusque dans les grandes questions de la prédestination. Sa réponse à Pélage demeure la mesure de la foi catholique sur ce point : c’est Dieu qui, le premier, nous cherche, nous éveille et nous rend capables de lui répondre.