Abraham a vu mon jour
Au Temple de Jérusalem, le Christ soutient une longue dispute avec des interlocuteurs qui se réclament d’Abraham comme de leur père. La discussion porte sur Abraham, sur la mort et sur l’identité du Christ, et elle s’achève par l’affirmation qu’il est avant Abraham.
La dispute sur la filiation d’Abraham
Les interlocuteurs du Christ tiennent leur descendance d’Abraham pour un titre suffisant devant Dieu. Le Christ déplace la question : la vraie filiation tient aux œuvres, non au sang. « Si vous étiez les enfants d’Abraham, vous agiriez comme Abraham. » Jean 8:39 Et leur œuvre est l’inverse de celle d’Abraham. « Mais voilà que vous cherchez à me faire mourir, moi qui vous ai dit la vérité que j’ai entendue de Dieu. Cela, Abraham ne l’a pas fait. » Jean 8:40
Pour qu’Abraham n’ait pas cherché à le faire mourir, il fallait qu’Abraham l’ait eu devant lui. Et Abraham l’avait bien eu devant lui : le Seigneur lui était apparu aux chênes de Mambré, et Abraham l’avait accueilli. « Levant les yeux, Abraham vit trois hommes debout près de lui. Dès qu’il les vit, il courut de l’entrée de sa tente à leur rencontre et se prosterna jusqu’à terre. » Genèse 18:2 La tradition reconnaît dans ces trois hôtes l’apparition du Dieu unique en trois Personnes, le Père, le Fils et l’Esprit, venu visiter Abraham. Abraham a reçu et servi ce Seigneur ; eux, devant le Fils maintenant venu dans la chair, cherchent à le faire mourir. Le sang d’Abraham ne fait pas d’eux ses fils quand leur acte renie ce qu’Abraham a fait. Leur conduite dénonce une autre origine. « Vous avez pour père le diable, et vous voulez accomplir les désirs de votre père. » Jean 8:44 À ceux qui se disent fils d’Abraham, le Christ va révéler qu’il est avant Abraham.
Le jour du Christ
Au cœur de l’échange, le Christ déclare : « Abraham, votre père, a exulté de joie à la pensée de voir mon jour : il l’a vu, et il s’est réjoui. » Jean 8:56 Abraham a vécu près de deux mille ans plus tôt. Le jour du Christ désigne sa venue parmi les hommes et l’œuvre de salut qu’il y accomplit, le moment où Dieu réalise dans la chair ce qu’il avait promis depuis les origines. Dire qu’Abraham l’a vu, c’est placer ce jour au centre de toute l’histoire, et affirmer qu’Abraham l’a connu d’avance, dans la lumière de la foi qui rend présent ce qui demeure à venir.
La foi qui voit de loin
Abraham a reçu de Dieu une promesse : une descendance innombrable, et par elle une bénédiction pour toutes les nations. « en elle seront bénies toutes les nations de la terre, parce que tu as obéi à ma voix. » Genèse 22:18 Cette postérité par laquelle vient la bénédiction est le Christ lui-même. « Or les promesses ont été faites à Abraham et à sa descendance. Il n’est pas dit : « et à ses descendances », comme pour plusieurs, mais comme pour un seul : et à ta descendance, c’est-à-dire le Christ. » Galates 3:16 En croyant à la promesse, Abraham croyait à celui qui devait l’accomplir : sa foi portait déjà sur le Christ à venir. Les patriarches ont vécu et sont morts dans cette attente, voyant de loin ce qui leur était promis. « C’est dans la foi qu’ils moururent tous, sans avoir reçu ce qui était promis ; ils l’avaient seulement vu et salué de loin » Hébreux 11:13 La vision d’Abraham appartient à cette foi : il a salué de loin le jour du Christ.
Comment Abraham a vu ce jour
Abraham a vu ce jour dans un événement précis de sa vie. Dieu lui demande d’offrir Isaac, son fils unique, celui qu’il aime. Le père et le fils montent ensemble vers la montagne, et Isaac porte sur lui le bois du sacrifice. À l’enfant qui s’étonne de l’agneau qui manque, Abraham répond : « Dieu lui-même pourvoira l’agneau pour l’holocauste, mon fils. » Genèse 22:8 Au dernier instant, la main d’Abraham est arrêtée, et un bélier est offert à la place d’Isaac. Abraham y contemple d’avance le sacrifice du Fils unique : un père qui conduit son fils bien-aimé, un fils qui porte le bois de son offrande, une victime substituée pour que la vie soit rendue, tout y montre par avance le sacrifice du Christ, où le Fils livré par le Père porte lui-même le bois de la croix et meurt pour rendre la vie aux hommes.
La joie d’Abraham est inscrite jusque dans le nom de son fils. Le nom d’Isaac, en hébreu Yitsḥaq (יִצְחָק), signifie « il rit » : à l’annonce de sa naissance, donné contre toute espérance, Abraham puis Sarah avaient ri, et ce rire devint le nom de l’enfant de la promesse. « Dieu m’a donné de quoi rire, et quiconque l’apprendra rira avec moi. » Genèse 21:6 En Isaac, fils unique reçu et rendu, Abraham tenait déjà le gage du salut à venir, et sa joie était celle de qui voit de loin le jour du Christ.
Avant qu’Abraham fût, je suis
Ses interlocuteurs ne retiennent que l’impossible. « Tu n’as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham ! » Jean 8:57 Le Christ répond par une parole qui ne dit plus seulement qu’il a vu Abraham, mais qu’il est avant lui. « Amen, amen, je vous le dis : avant même qu’Abraham existe, moi, Je Suis. » Jean 8:58
Tout tient dans le choix des mots. Abraham « fût » : il a commencé d’exister, il est venu à l’être à un moment du temps. Le grec oppose deux verbes : d’Abraham il dit genesthai (γενέσθαι), « venir à l’être, devenir », un verbe qui suppose un commencement ; de lui-même il dit eimi, « je suis », le verbe d’être pur, sans origine. Abraham est advenu ; le Christ, simplement, est. Le Christ, lui, dit « je suis », au présent. Le mot grec rendu par « je suis », egō eimi (ἐγώ εἰμι), ne dit pas « j’étais avant Abraham », mais « je suis ». Abraham appartient au devenir et au temps ; le Christ se tient dans un présent qui ne commence pas. Là où l’on attendait « j’étais déjà », il dit « je suis », et cet écart même affirme l’éternité.
Cette parole reprend le Nom que Dieu avait révélé à Moïse au buisson ardent. « Je suis qui je suis. » Exode 3:14 Dans la version grecque de l’Écriture que lisaient ses interlocuteurs, Dieu s’y nomme egō eimi, des mots mêmes que le Christ prononce pour lui-même. Ce « je suis » sans complément est aussi celui par lequel Dieu se distingue seul des idoles chez Isaïe et dans la Loi : « que vous me croyiez et compreniez que c’est bien moi » Isaïe 43:10, « c’est moi, moi qui suis, et il n’y a pas d’autre dieu que moi » Deutéronome 32:39. En le reprenant absolu, sans dire de quoi il est, le Christ s’attribue plus que l’antériorité sur Abraham : il prend le nom que Dieu garde pour lui seul. Il s’attribue ainsi le Nom divin et se déclare éternel, le Fils qui est de toujours auprès du Père, avant de venir dans la chair.
Cette déclaration couronne tout l’échange. Deux fois déjà, le Christ avait dit « je suis » de la même manière absolue. « Oui, si vous ne croyez pas que Je Suis, vous mourrez dans vos péchés. » Jean 8:24 Puis : « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous connaîtrez que Je Suis » Jean 8:28 La parole sur Abraham est le troisième de ces « je suis » et le plus haut.
La pierre levée
À ces mots, ses interlocuteurs prennent des pierres pour le lapider. « Alors ils ramassèrent des pierres pour les lui jeter ; mais Jésus se déroba et sortit du Temple. » Jean 8:59 Leur geste dit qu’ils ont parfaitement compris : qu’un homme se nomme du Nom de Dieu est à leurs yeux un blasphème, que la Loi punit de la lapidation. « celui qui blasphème le nom du Seigneur sera mis à mort : toute la communauté le lapidera. » Lévitique 24:16 La réaction confirme le sens de la parole : le Christ ne s’est pas dit plus ancien qu’Abraham au sens d’une longue vie, il s’est dit Dieu.
Le jour du Christ traverse ainsi toute l’Écriture. Avant même sa venue, il était promis, attendu et vu de loin par les justes qui vivaient de la foi en lui, et Abraham, le père des croyants, a porté cette espérance et s’est réjoui de la voir s’ouvrir. Celui qu’Abraham a vu de loin se tient maintenant au Temple et se nomme du Nom de Dieu. Pour qui croit, la venue du Christ accomplit ce que Dieu préparait depuis Abraham, et celui qui l’accomplit est Dieu lui-même, venu dans la chair.